Dunizel se tenait dans un petit temple du quartier nord de l’hivernale Bhelsheved. Elle n’avait pas entendu les cris et, si elle les avait entendus, ce n’était que psychiquement. Elle sentait l’haleine des intentions humaines brûlante sur ses talons. Elle n’avait pas peur. Pourtant, elle ressentait une tristesse familière. Elle était une partie de son amour, de même que l’était le bonheur.
De jour, les bijoux démoniaques qu’il lui avait donnés pâlissaient. Ils étaient enveloppés de protections, pourtant elle devinait que cette magie était moins forte lorsque le soleil emplissait le ciel. La pâleur du métal et des joyaux était un présage de ce fait. L’enfant en elle, toutefois, semblait plus forte le jour, comme si elle répondait à la lumière, la défiait et luttait contre elle.
Elle aimait son enfant et, de même que sa mère avait parlé à Dunizel dans ses entrailles, Dunizel parlait à sa propre fille qui devait naître.
Au centre de Bhelsheved, la foule grondait et se troublait. Dans le petit temple du nord, assises paisiblement sous une fenêtre bleue, le souvenir vif à tout jamais du contact sur sa bouche de la bouche d’Ajrarn, auquel aspirait la moitié d’un monde, Dunizel racontait à son enfant embryonnaire l’histoire de son père démoniaque.
— Au commencement, ma chérie, toutes les bêtes existaient en ce monde, hormis une seule.
Ainsi en était-il, disait-on, un million d’années avant le déluge, gigantesque précurseur de Babhelu, qui avait révélé que la main des dieux ne se manifestait que par sa cruauté.
— Les cygnes nageaient, ainsi que les poissons dans les eaux. Les daims couraient dans les plaines et les chiens aboyaient après une lune si jeune qu’elle savait à peine ce qu’elle était. Les oiseaux régnaient sur les airs et l’homme se prétendait dominateur des terres, bien qu’il dût pour cela lutter pouce par pouce contre les aurochs, les ours et les dragons.
Il existait aussi des démons. Il en avait peut-être toujours été ainsi. Bien que l’on raconte qu’au commencement ils n’avaient pas eu de maître. Mais, pour cette histoire...
La bête préférée de Terre Inférieure n’était nulle autre que le serpent. Parmi les ombres brillantes, il était admiré pour sa grâce et son élégance, pour son sang-froid et sa malveillante maîtrise de soi. Les démons, dans leur innocence ou leur cynisme extrême, ne tardèrent pas à faire monter le serpent sur terre en supposant que les hommes allaient eux aussi en tomber amoureux. Mais les hommes s’opposèrent au serpent, percevant ses origines démoniaques, se méfiant de son absence de pattes et d’oreilles, de ses dents habiles et de ses atours implacables. En vérité, ils se tournaient contre le serpent et le chassaient de chez eux, l’écrasaient avec des maillets dès qu’ils le pouvaient, l’injuriaient et lui crachaient dessus lorsqu’ils ne pouvaient faire mieux.
Les Eshva pleurèrent le serpent, car ils l’aimaient par-dessus tout. Les Vazdru se dirent alors :
— Trompons l’humanité pour qu’elle adore le serpent.
Et ils y parvinrent par divers moyens ; çà et là, il devint un dieu que l’on adorait, ou une créature que l’on utilisait pour la magie.
Mais, un jour-nuit de Druhim Vanashta, certains princes Vazdru se mirent à parier qu’ils ne pourraient persuader les hommes d’aimer le serpent pour lui-même. Ils s’y essayèrent et ne purent y parvenir.
Finalement, ce problème irritant fut remarqué par Ajrarn. En conséquence, Ajrarn sortit de nuit sur terre pour écouter l’opinion que les hommes avaient du serpent.
— Nous abhorrons ses froides écailles, se plaignaient-ils. Ainsi que ses crocs, qui sont parfois venimeux, sa langue fourchue, qui l’est peut-être également. Nous sommes terriblement allergiques à son absence de pattes. Ce n’est qu’une queue et son sifflement fait se hérisser nos poils.
Ajrarn sourit alors et retourna à Druhim Vanashta. Il prit un serpent et lui demanda :
— Accepterais-tu, afin de gagner l’affection de l’humanité, de te transformer quelque peu ?
— Quelle est la valeur de l’affection de l’humanité ? demanda le serpent.
— Ceux qu’elle aime prospèrent, dit Ajrarn. Et ceux qu’elle déteste se font blesser.
Le serpent avait entendu parler des maillets de la bouche de ses cousins et, après mûre réflexion, il acquiesça.
Ajrarn conduisit donc le serpent aux Drin, qui façonnèrent pour le serpent des attributs supplémentaires dont l’absence, au dire des hommes, le leur rendait désagréable. D’abord, les Drin lui firent quatre petites pattes musclées qui se terminaient par des coussinets bien ronds. Puis ils lui firent deux petites oreilles pointues bien dressées sur la tête. Ensuite, ils gonflèrent son corps grâce à un système ingénieux et lui redressèrent la langue grâce à un autre... mais cette langue demeura fine et, en fait, il lui resta beaucoup de queue. Ils lui donnèrent aussi un pardessus de longues herbes noires et lui décorèrent le visage, désormais très joli, avec de longs fils d’argent fin. Ses yeux semblables à des pierres précieuses avaient toujours été merveilleux et ils n’eurent guère à y toucher. Finalement, en contrepartie du venin qu’ils lui avaient ôté (bien qu’ils n’eussent point touché à la forme des crocs), ils lui offrirent des pointes d’acier au bout des pattes avec lesquelles il pourrait se défendre.
Lorsque Ajrarn contempla le résultat, il éclata de rire et passa la main sur la colonne vertébrale du nouvel animal. Celui-ci se transforma aussitôt en chair et en muscle, et le manteau d’herbe en poils luxuriants et veloutés. Au contact d’Ajrarn, le nouvel animal émit aussi un bruit étrange, non pas un sifflement, mais...
— Mon cher, tu ronronnes, dit Ajrarn, qui éclata encore de rire.
Jusqu’à ce jour, aucun chat ne supporte qu’on se rie de lui, même par amour.
Naturellement, l’animal doté de pattes, d’oreilles et de fourrure eut un succès énorme sur terre. Les hommes admiraient sa grâce et son élégance, son sang-froid et sa glaciale maîtrise de soi. Lorsqu’il était parfois irrité et, imprudemment, se mettait à souffler, ils ne pensaient plus au serpent et disaient :
— Voilà le chat qui souffle.
Ils ne remarquaient pas davantage que les chats, comme les serpents, tuaient les souris, aimaient le lait et devenaient les favoris des sorciers. Les hommes ne prirent jamais en compte le fait que, si l’on oubliait sa fourrure et aplatissait sur son crâne les petites oreilles du chat, on avait alors sous la main une tête pointue de démon et les dents pointues du serpent prêtes à entrer en action.
Lorsque Dunizel eut raconté cette histoire, elle sentit que l’embryon s’y intéressait. C’était une légende infantile et satisfaisante, à moins que ce ne fût la vérité. Mais il était inévitable que Dunizel songeât ainsi à son amant, alors que les autres parlaient exclusivement du côté sanguinaire et vicieux de ses actions parmi les humains.
L’histoire terminée, Dunizel sombra dans une espèce de rêve, la lumière bleu ciel de la fenêtre tombant sur elle. Elle s’imagina qu’elle était avec son bébé sur le dos d’un lion ailé. Il est possible, voire probable, que le bébé à naître prît également part à ce rêve. Elle était bien différente des autres fœtus.
Plusieurs heures s’écoulèrent avant que Dunizel relève la tête en entendant un cri gigantesque qui parut secouer Bhelsheved.
En fait, les savants et les philosophes s’étaient déjà mis en route pour Bhelsheved et avaient donc été interceptés par les messagers. Certains de ces sages avaient l’intention de châtier la foule pour être allée jusqu’à la ville sainte à une époque irreligieuse. Certains avaient été intrigués par des présages anormaux. Un ou deux astrologues avaient lu des mystères dans la position de diverses étoiles. D’une façon ou d’une autre, Bhelsheved les avait magnétisés. Les messagers les conduisirent à travers les sables, sur les routes résonnantes... qui ne produisirent aucun écho mais de simples bruits sourds, car le nombre de ceux qui les foulaient était trop réduit, en l’occurrence. Ils entrèrent par l’unique porte ouverte. Ils croisèrent les prêtres et les prêtresses. Et les prêtres et les prêtresses s’enfuyaient, affolés comme des pigeons.
— Nous vous demandons pardon et le pardon des cieux, dirent les sages.
— N’êtes-vous point au courant du miracle qui s’est produit ici par la volonté divine ? marmonnèrent un certain nombre de devins.
Car, ajoutés au témoignage des messagers, les présages avaient pris toute leur signification. (Chaque devin se hâta d’affirmer qu’il avait été le premier à prédire un Événement.)
— Où ? ulula l’astrologue, plus terre à terre que son camarade. Où ? Où ?
Les prêtres se recroquevillèrent. Qu’ils paraissaient frêles et ridicules...
Aucune femme, parmi eux, ne paraissait être une candidate pour une visite céleste et pas une seule ceinture n’avait été défaite d’un cran sur ces tailles minces.
— Où ? ulula encore l’astrologue.
Ses doigts pinçaient l’air comme s’ils étaient impatients d’ouvrir robes et ventres pour regarder dessous.
Un vénérable philosophe s’avança à la hâte.
— Mon ami désire savoir, comme nous tous, où l’on peut trouver la vierge bénie des dieux.
Certains prêtres se mirent à pleurer.
Une voix s’éleva de la presse. La presse s’ouvrit. Un vieillard appuyé sur une crosse apparut. Les prêtres le considérèrent avec une terreur nouvelle, ne se rappelant manifestement pas qu’il était l’un de leurs professeurs d’antan de la tour antique, la bâtisse où ils s’étaient avérés capables de subir toutes sortes d’épreuves... à part, bien sûr, discuter avec autrui en dehors de tout rituel.
Mais la foule, elle, reconnut le vieil homme.
Il regarda autour de lui de ses yeux implacables. L’immaturité et la bêtise de ses étudiants provoquaient clairement en lui un sentiment aigu d’écœurement. Pourtant, n’y avait-il point eu une étudiante qui, à la différence de ceux qui l’offensaient maintenant, lui avait donné une raison de se réjouir ?
— Taisez-vous, dit le vieillard – et la foule fut coite. – Écoutez-moi. Je vais vous rappeler une fille d’une beauté supérieure, d’une sainteté extraordinaire et aux visions occultes. Qui, vu son port et son apparence, a reçu le nom d’Âme-de-Lune...
Au moment même où ces paroles étaient prononcées, Dunizel sentit l’étreinte du destin se resserrer brutalement sur elle. Sans nul doute avait-elle déjà prédit ce qui devait advenir, quel était le souhait non exprimé par Ajrarn en l’utilisant. Pourtant, être utilisé par celui qui vous aime est infiniment pardonnable.
Le long des murs de ce petit temple où elle s’était attardée, se trouvaient des inscriptions, car les prêtres apposaient fréquemment des graffiti concernant les dieux. Elle avait lu des sentences telles que : La loi du ciel est l’éternité. Ou bien : Lorsque je pense à vous, ô Maîtres du Firmament, mon âme s’élève comme le soleil.
Dunizel prit alors une plume qu’elle trempa dans l’encre d’or argenté et écrivit ceci :
L’amertume de la joie réside dans la conscience que l’on a de son caractère fini. Et la joie ne doit point durer plus d’une saison car, après celle-ci, même la joie peut n’être plus qu’habitude.
Elle posa ensuite la main sur son corps, au-dessus du vase dans lequel l’enfant attendait son terme, comme si elle se réchauffait la main à ce feu ténébreux.
L’instant d’après, elle prit conscience du pas imposant d’une multitude qui se dirigeait vers elle sur les rues pastel. Elle était toujours sereine. Elle éprouvait de la pitié envers eux, et envers l’enfant. Et même envers Ajrarn... Chuz avait prophétisé qu’elle serait assez folle pour prendre en pitié le Prince des Démons.
Pour elle-même, elle ne ressentit qu’un sentiment de déperdition : la fin de la joie.
Le pas de la foule se rapprocha, ressemblant à une marée montante, ou à un vent qui soufflait à travers la ville. A la porte du petit temple, le bruit cessa. Puis la porte s’ouvrit brutalement.
Le soleil hivernal pénétra, froid et rude, comme le tranchant d’un verre brisé.
Un vieillard sortit lentement de la lumière, appuyé sur une crosse.
Lui et ceux qui se pressaient derrière lui, et ceux qui ne pouvaient entrer du fait de l’étroitesse de la porte, contemplèrent le mirage d’une jeune fille, pure blancheur, teintée par les reflets bleus d’une fenêtre derrière elle. Sa beauté était surnaturelle. Leur quête étant ce qu’elle était devenue, elle était la seule chose qu’ils pouvaient venir chercher. (Et comment l’avaient-ils découvert ? Peut-être qu’un membre de son ordre l’avait vue entrer et avait relayé cette information. À moins qu’elle n’eût laissé derrière elle une sorte de piste surnaturelle.)
Elle leur fit face. Si elle avait nié la vérité, ils ne l’eussent pas écoutée. Vu ce qu’elle était et ce qu’elle apparaissait, seuls les dieux auraient pu reconnaître à cet instant qu’elle n’était pas des leurs.
Sur le rivage du lac, échappant à toute attention, la seizième meurtrière sentit sous sa main un bout de mosaïque qui s’était décollé. Elle le dégagea totalement et, à l’aide de celui-ci, s’entailla les poignets. Peinte de son sang, courtoisement, elle offrit le tesson à la quinzième meurtrière.
Ils escortèrent Dunizel jusqu’au temple central. L’on prépara pour elle un appartement derrière l’autel opalescent et les deux bêtes dorées. Les prêtres furent forcés de lui servir de domestiques et leurs services incompétents furent améliorés par ceux de jeunes femmes de bonne lignée. Les messagers allèrent et vinrent à travers le désert hivernal. Cavalcades et caravanes cherchèrent Bhelsheved à travers les jours teintés de fumée et les ailes de la nuit. L’on apporta des présents pour la mère et l’enfant, rares et fréquemment obscurs. Tous désiraient toucher l’épouse du dieu... son front, ses doigts. Ils s’agenouillaient en attendant sa bénédiction. Les pauvres, qui ne pouvaient offrir de cadeaux, se pressaient à l’extérieur de la ville, s’aventuraient parfois à l’intérieur dans l’espoir de l’apercevoir de loin. C’était une nouvelle fois une fête d’adoration. Une célébration étouffée de terreur révérencielle et de fierté. Non seulement une femme avait été choisie par un dieu, mais à leur époque, cette année-là, qui demeurerait à tout jamais dans l’histoire et la mythologie.
Un enterrement précipité avait eu lieu à l’extérieur de la ville : seize tombes. Celui-là aussi avait eu une certaine importance et ils avaient marqué l’emplacement d’une pierre sur laquelle avait été gravé à la hâte : Nous, qui avons été trompées, gisons ici pour implorer le pardon des cieux.
Lorsqu’arrivaient les ténèbres, les feux scintillaient autour de Bhelsheved sur la plaine givrée. Les servantes tiraient les rideaux chamarrés et fermaient les portes de l’appartement qui venait d’être créé pour Dunizel, la laissant seule, baignée, ointe et vêtu de soie, comme si elles l’avaient préparée pour un époux. Le dieu allait lui rendre visite... Nerveusement, avec fierté, elles sondaient la pénombre de plus en plus noire au-dessus de la ville. Certaines prétendaient l’avoir vu arriver, monté sur un cheval d’étoiles, la cape gonflée de lune.
Dunizel demeurait dans ses appartements, comme on voulait qu’elle le fît, bien qu’ils fussent différents de la cellule qu’elle avait occupée ou des jardins près du lac. C’était une grande salle faite de paravents et de draperies, mais aussi des croyances d’autrui.
Elle n’était point surprise qu’Ajrarn ne vînt point l’y voir. Tous les rideaux dégouttaient d’or, métal détesté par les démons. Il régnait également une impression malsaine de méfiance. Combien étaient-ils, dispersés parmi les colonnades ou dans les allées extérieures, à retenir leur haleine en essayant de percevoir innocemment, par inadvertance, le froissement d’ailes gigantesques ou le halètement étouffé de l’amour éthéré ? L’amour qui perçait mais ne souillait point la virginité.
Le septième mois s’évanouit. Elle sentit en elle l’enfant remuer et se retourner dans son demi-sommeil.
De nuit, les bijoux magiques qu’il lui avait donnés brillaient et rougeoyaient. Pourtant, il ne lui avait donné aucun de ces objets pour lesquels il était renommé, selon certaines histoires, et qui devaient l’attirer au côté d’un mortel. Cette nuit-là, en sentant le mouvement de l’enfant en elle, Dunizel comprit fort bien qu’elle n’avait qu’à prononcer son nom pour le voir apparaître... ce qu’elle fit.
Il fut auprès d’elle en un instant, haute forme noire semblable à une feuille repliée qui est en fait un serpent, et dans ce noir ses yeux brûlaient.
— Ne me fais aucun reproche, lui dit-il aussitôt. Car je t’ai avertie de ce que je suis et de ce qui serait.
Elle se retourna et le vit : son visage s’illumina petit à petit, comme si une lampe invisible s’éclairait.
— T’ai-je fait le moindre reproche ? Je pense que l’enfant naîtra avant le lever du soleil.
— Tu ne souffriras point, lui dit-il rapidement.
Son attitude était rigide, comme s’il ne se souciait plus d’elle et cela même aurait pu lui indiquer que tel n’était pas le cas, si elle avait eu le moindre doute.
— Et lorsque tu auras été délivrée de cette enfant, je t’enlèverai à cette prison. L’enfant sera l’héritage que je leur laisserai. Je la ferai robuste et terrible, puis j’en aurai fini avec elle. Et tu en auras également fini avec elle, Dunizel.
— Non, dit-elle. Je ne laisserai point ton enfant seule en ce lieu ni en aucun autre.
— J’ai l’intention de la faire travailler dur. Comme je te l’ai dit, je suis le père de la méchanceté ; ne t’imagine point que je manifesterai la moindre considération pour la créature que j’ai fait pousser en ton sein, fût-ce pour toi. Mon plan est le suivant : puisque ces gens adorent leurs dieux avec tant de véhémence, je vais leur donner un dieu à adorer à portée de main et ils apprendront ce que c’est que d’être dirigé par un tel être. Et cette leçon ne leur plaira guère.
— Non. Tu peux me quitter, je ne pourrais t’en empêcher. Mais l’enfant ne sera pas abandonnée ici.
— Nous n’avons jamais couché ensemble. Tu ignores tout de l’amour que je puis t’enseigner. Ou du monde tel que je puis te le révéler. Même Druhim Vanashta ouvrira ses portes d’acier, de feu et de pierre précieuse devant toi, si je le désire.
Elle ne discuta plus davantage et se contenta de plonger droit dans ses yeux ses propres yeux que la comète avait participé à former. Un fragment d’or dans une tapisserie se refléta dans son regard et, brutalement, ses prunelles furent aussi dorées. Peut-être ce rappel du soleil lui déplut-il, car il détourna la tête.
— Je vais t’envoyer les servantes de Terre Inférieure, lui annonça-t-il.
Puis il se mit à arracher tous les ors de la chambre. Si le contact du métal le blessait, cela n’apparut point, hormis le fait qu’il accomplit cette tâche un peu trop méticuleusement et posément, comme si chaque morceau de métal était plus lourd et plus encombrant qu’en réalité. Et, lorsqu’il jetait ces ornements au-delà des draperies, ils retombaient sans un bruit, comme s’il leur avait ôté toute substance.
Cela fait, il sombra immédiatement à travers le dallage du temple, le visage revenu dans l’obscurité. Et, au moment même où il disparut, elle sentit la caresse de ses lèvres sur les siennes.
Les femmes Eshva se mirent alors à apparaître comme de minces fantômes sombres. Elle les avait souvent vues et elles l’avaient servie avec déférence, car elles chérissaient tout ce que leur seigneur chérissait. Et l’on dit que même les Eshva s’émerveillaient devant sa beauté. Il fallait qu’elle fût vraiment belle... oui, en vérité elle était très belle.
Elles avaient apporté du lin blanc ramassé sur les rives du Fleuve du Sommeil, le cours d’eau qui coulait aux frontières du royaume d’Ajrarn. Elles l’entassèrent sur le plancher où il commença de brûler seul en une flamme crémeuse.
Elle n’avait pas encore ressenti de douleur. L’agitation croissante de l’enfant lui avait seulement donné l’impression que des volutes d’étincelles tournaient dans ses entrailles. Avec le lin qui brûlait, descendit sur elle une impression de rêve, puis de séparation, de telle sorte qu’elle crut quitter son corps et flotter dans l’air. De ce point de vue, elle assista clairement à ce qui se passa, comme si elle observait les actions d’une autre femme.
Aucun effort ne fut requis de son propre corps, du moins lui sembla-t-il. L’enfant cherchait déjà impatiemment à sortir d’elle. Au début, cela put intriguer Dunizel, pourtant, intuitivement, elle ne dut pas tarder à comprendre que les Eshva, qui étaient capables d’enchanter un renard pour lui faire quitter sa tanière, ou la pluie ses nuages, ensorcelaient l’enfant, lui demandant hypnotiquement mais muettement de sortir.
Ni sang ni aucun fluide n’accompagna le passage de l’enfant. Elle avait été modifiée, étrangement amorphe, fluide elle-même, changeante et pourtant inchangée. Eût-il été perceptible au moment où elle quittait le logement du corps de la vierge, le processus se fût avéré comme tout à fait anormal. Étroit et sinueusement flexible, le bébé négocia sa route et ne provoqua nul dommage à soi-même ni à ce qui l’avait contenu. Bientôt, soudainement, il émergea, les jambes anormalement en premier, ce qui, en l’occurrence, était parfaitement naturel, un peu comme un chat qui retombe sur ses pattes. Lorsque les membres inférieurs sortirent du corps de la mère, ils adoptèrent la réalité et des contours acceptables. Puis ce fut un torse, pur et sans défaut. Les bras étaient tenus en l’air, dans la position d’un nageur prêt à plonger, la tête en arrière. Rien ne souillait le visage de l’enfant. Aucun cordon ombilical, ni le moindre placenta... Il n’y aurait pas d’arrière-faix. Il tomba nettement entre les mains des Eshva qui soupirèrent dessus, de telle sorte que le parfum de leur haleine fut la première (trompeuse) senteur qu’il connut dans le monde extérieur.
L’enfant était blanche de peau, les cheveux longs, du noir bruni des océans et des cieux nocturnes : la chevelure d’Ajrarn. Les ongles apparaissaient sur les mains et les pieds, minuscules et sans défaut. Les dents, plus blanches que le sel, étincelaient entre ses lèvres entrouvertes. Dépourvue de cordon ombilical, elle ne pouvait avoir de nombril et son ventre était lisse comme un panneau d’albâtre. Cette enfant n’aurait pu vraiment avoir une apparence mortelle. Les paupières abaissées aux cils épais étaient d’un bleu vif stupéfiant du fait des yeux qui attendaient en dessous. Il s’avérait qu’elle possédait finalement quelque chose de sa mère.
Dunizel, suspendue dans les airs au-dessus de soi, examina l’enfant sans stupéfaction mais avec surprise, satisfaite mais aussi ineffablement triste. Elle était adorable ; elle n’était pas humaine.
Elle n’avait pas crié et ne demandait pas à être nourrie. Le lait maternel ne lui était pas essentiel et Dunizel savait que les fluides alimentaires ne s’étaient pas accumulés dans ses seins. L’enfant allait recevoir sa première nourriture.
Une corde soyeuse, un serpent, s’enroulait autour du bras de l’une des Eshva. Il abaissa la tête pour l’embrasser ; la tête laissa une impression sur la chair, la marque de deux longues dents. Sombre comme l’encre, le sang démoniaque sortit des deux petites blessures.
La démone posa ces deux points contre les lèvres de l’enfant. Sans ouvrir ses paupières violettes, silencieusement, l’enfant but le sang.
Malgré sa position bizarre, frissonna assurément en Dunizel, comme une feuille qui tombe, une impression de quelque chose d’étranger, de démesuré. Sans amoindrir son émotion, participant à cette émotion qui était devenue tristesse. Elle était la jale du dieu (de même que Bhelsheved était la jale des dieux), la citadelle choisie pour cette magie ultime, cet acte de sorcellerie. Mais elle était elle-même aussi loin du cœur de tout cela qu’elle semblait l’être de sa propre structure charnelle. La jale n’a nul besoin d’accorder foi ni de comprendre le vin qui est placé en elle.
Mais le lin magique apaisa encore plus son âme détachée et l’endormit. Elle vit que l’enfant avait été couchée au milieu du lin qui brûlait, illuminée, en paix, sa longue chevelure aussi noire que le jais et bouclée comme une toison coulant à travers les flammes mystérieuses.
Ce n’était plus l’enfant de Dunizel, à qui elle avait raconté des histoires. C’était désormais son enfant à lui, à lui seul, dont il avait dit :
— Ne t’imagine point que je manifesterai la moindre considération pour cette créature. Je la ferai robuste et terrible, puis j’en aurai fini avec elle.